Cinq questions

Retrouvez l’interview de Fama Diagne Sene par l’équipe de l’AAID paru dans L’AIDiction, n°29 (automne 2011)

Cinq questions à… Fama Diagne Sene
Dans le dernier numéro de l’AIDiction, vous avez pu lire un reportage sur la soirée donnée en faveur du Voyage de l’Amitié. Aujourd’hui nous laissons la parole à Fama Diagne Sene, fondatrice de l’association.

Quel est votre parcours dans le monde de l’Information documentaire ?

Un parcours plein de rebondissements. J’ai fait près de dix ans de bibliothéconomie sans qualification, armée uniquement de ma passion du livre et de la lecture. Une passion que m’a transmise mon père, un vrai bibliophile, dès mon plus jeune âge. J’aimais lire et surtout faire lire. C’est ainsi que dans les années 90, lorsque jeune instructrice en service dans des écoles villageoises, où hormis les manuels scolaires de français et de mathématiques entreposés dans le bureau du directeur, il n’avait aucun autre livre dans l’établissement, je collectionnais des livres ça et là et j’installais une bibliothèque pour les élèves. Cette bibliothèque devenait au fil des années celle de toute l’école où élèves et enseignants se documentaient. Il m’arrivait de recevoir un lecteur qui avait fait tout son cursus primaire jusqu’à son admission au collège sans avoir lu un seul album ! Ces petites bibliothèques marchaient très bien avec un système de prêt très simple.

Plus tard en 2000, j’ai servi comme chargée de cours de français et d’histoire-géographie dans un collège nouvellement créé à Thiès. Là, nous avons recréé une bibliothèque avec un fonds de près de 200 ouvrages que m’avait offert une veuve rencontrée à Palexpo, en 1998 au Salon du livre et de la presse de Genève. Le prêt était ouvert à tous les élèves et enseignants du collège. Les autres élèves des établissements voisins venaient nous emprunter des livres. C’était une belle réussite ! Ainsi, connue de toute la ville pour cette passion de la bibliothéconomie, j’étais invitée à plusieurs stages de formation organisés par le Ministère sénégalais de l’Education sur la gestion des bibliothèques et l’information documentaire en général. J’ai pu ainsi apprendre les notions de base de la bibliothéconomie donnée par de vrais spécialistes. Enfin, en 2002, désireuse de me consacrer entièrement à ma vraie passion, j’ai demandé et obtenu des autorités sénégalaises, une bourse de formation en Information documentaire à la Haute Ecole de Gestion de Genève. Ce fut une très belle expérience dont j’ai gardé des souvenirs les plus merveilleux, tant sur le plan des rencontres humaines que de la qualité de la formation reçue.

A mon retour dans mon pays en décembre 2005, j’ai servi comme responsable des Archives et de la Documentation dans un Institut de l’Education Nationale du Sénégal avant d’être nommée en 2007, Directrice la Bibliothèque Centrale de l’Université de Bambey, mon poste actuel.

Quel a été la genèse de l’association …. ? Quelles difficultés avez-vous pu rencontrer lors de sa création ?
Le Voyage de l’Amitié a été créée en 2003 à Genève durant la 1ere année de ma formation à la HEG. Lors d’une visite dans la bibliothèque municipale de mon quartier, j’avais vu des cartons de livres destinés au pilon ! Moi qui venais fraîchement d’arriver d’un pays où le livre était si précieux, si rare, et si cher, j’ai eu tout de suite envie de poser tous ces cartons sur ma tête (comme on le fait chez nous en Afrique) et de les transporter en Afrique. C’était utopique mais j’ai commencé à réfléchir sur la mise en place d’un réseau de volontaires qui mettraient en place une passerelle documentaire entre la Suisse et mon pays. C’est ainsi que j’ai exposé le projet en classe et que cinq de mes camarades, Kathrin Schindler, Mathias Gautschi, Sarah Longmoor, Delphine Brouard, Yann Rod et Maurice Jeannin ont adhéré au principe. Nous avons travaillé sur les contenus, règlements, logos et plan d’action du projet. la HEG, par le biais de la coordonnatrice de la filière ID, Mme Yolande Estermann, nous a facilité l’obtention d’une salle de stockage temporaire et de catalogage des dons que nous allons recevoir. Apres, tout est allé très vite. Nous avons durement travaillé. Des dons sont venus de toute la Suisse romande. Ce qui nous a permis dès 2003, de réaliser trois bibliothèques et une salle informatique dans la ville de Thiès.
La principale difficulté était le fait que ce travail était réalisé parallèlement à notre programme d’études ID très chargé et qu’il n’était pas sanctionné par des crédits. On accumulait beaucoup de stress qui entraînait parfois des tensions au sein de notre équipe. Aujourd’hui, le voyage de l’Amitié est devenu un projet d’école, intégré dans le cursus de formation et évalué par les professeurs. C’est une très bonne chose pour les étudiants qui s’y engagent.

Comment fonctionne l’association ? Avec qui travaillez-vous ?
Nous travaillons principalement avec les établissements scolaires du Sénégal et les associations. Chaque année nous recevons plusieurs demandes de chefs d’établissements qui souhaitent qu’on intègre leurs écoles au projet. Je centralise les demandes et j’effectue une visite des lieux pour faire un état de l’existant. Dans un premier temps, nous vérifions que l’établissement demandeur a bien un local approprié, un personnel motivé et disponible, et une ligne d’électricité ou la possibilité, pas trop coûteuse pour le Voyage de l’Amitié, d’électrifier le local. Sur la base de ces critères, nous choisissons trois écoles, le temps et les moyens ne permettant pas de faire plus chaque année. Dès que les écoles sont choisies, je transmets à l’équipe de Genève la liste et les coordonnées des personnes-contact. Les étudiants à partir de cet instant, prennent le relais, entrent en relation avec les écoles et mettent en place leur planning de réalisation de leur voyage. Je joue un rôle de conseillère ou de facilitatrice. J’accueille aussi les étudiants au Sénégal et veille sur leur séjour pour que tout se passe bien.

Parlez-nous de la lecture publique au Sénégal?
C’est un domaine très complexe. D’une part, il y a le problème de langue. 20 % environ de la population communique et lit en français qui est la langue officielle de notre pays depuis 1960 alors que 80 % des Sénégalais communiquent en langues nationales wolof, sérère, mandinga, diola, etc. Certains sont alphabétisés et lisent dans ces langues mais l’édition d’ouvrages en langue nationale est très rare malgré l’existence d’un ministère sénégalais chargé de l’alphabétisation. Dans les librairies, les rayons consacrés à la littérature en langues nationales sont peu fournis ou inexistants ! C’est ainsi que le besoin de lecture d’une bonne partie de la population sénégalaise, voire la majorité n’est pas encore réellement satisfait.
D’autre part, il y a un manque criant de bibliothèques de lecture publique dans nos villes. Selon un recensement de 2002, il n’ ya que 10 bibliothèques régionales au Sénégal. Elles sont intégrées dans les centres culturels régionaux et donc pas toujours facile d’accès pour les populations. Elles manquent de ce fait de visibilité et bien sûr de moyens pour mener à bien leurs missions.
A mon avis, beaucoup d’efforts et d’études théoriques sont faits sur le sujet par différents départements concernés, la Direction du Livre et de la lecture (DLL), les Bibliothèques Lecture et Développement (BLD), l’Association des Bibliothécaires et Archivistes (ASBAD), le Ministère de l’Alphabétisation, etc. Des moyens importants sont investis dans le secteur mais pour un meilleur résultat sur le terrain, Il faudrait créer un réseau d’échanges entre les différents services concernés pour organiser une politique de lecture publique concertée et centralisée.

Associations d’aide : goutte d’eau ou rivière féconde ?
Sans hésiter, je dirai rivière féconde ! Véritablement. Si je dois donner un exemple, je prendrais celui d’une poignée de mil que l’on sème et qui donne au bout de l’hivernage des milliers d’épis capables de nourrir une famille africaine toute l’année (elles sont grandes nos familles !). Dans un contexte de mondialisation et de globalisation, les peuples sont appelés à se fréquenter sans préjugés, à s’entraider, à se rencontrer et à s’apprécier au-delà des nombreux clivages politiques, culturels, religieux ou géographiques. Nous sommes en vérité si semblables ! Ce que l’on a de plus, c’est ce dont l’autre a besoin le plus, ce dont il rêve tous les jours et qu’il n’arrive pas à avoir. Un livre que l’on s’apprête à mettre au pilon, peut apporter tellement de bonheur à un enfant ! Il ne faut négliger aucune action, aucun engagement même temporaire. C’est cela qui nous permettra d’atteindre un monde où chaque individu a enfin la chance d’être. Celle de vivre pleinement sa vie et son destin de Citoyen du Monde sans blessure ni frustration. L’humanitaire n’est certes pas de tout repos, car il exige de chacun de se remettre en cause, de mettre à l’épreuve ses idées et très souvent même ses certitudes. Il nécessite un engagement personnel et un sens de la solidarité, dans ce qu’elle a de plus noble. Mais c’est une voie si féconde ! En installant une bibliothèque dans une école, on permet à des milliers d’enfants de se familiariser au livre et à la lecture. Beaucoup prennent goût au livre et transmettent cette passion à leurs familles, puis à leurs enfants ! On aura ainsi agi sur plusieurs générations. Planter un arbre, dit l`adage, du bois jaillira un banc, sur lequel naîtra un esprit. Et de toute façon, l’expérience montre que c’est un enrichissement mutuel. On reçoit tellement de choses en retour que cela vaut la peine d’essayer, ne serait-ce qu’une fois dans son existence et quel que soit son domaine d’intérêt!